Photographes face aux aides : un printemps solidaire ? Vraiment ?

Les faibles aides pour soutenir les artistes-auteur·ices vont accroître les difficultés et inégalités dans une profession déjà malmenée si elles sont attribuées de façon proportionnelles aux revenus. Philippe touchera 1 500 euros et Manon zéro. Explication et réflexion pour une vraie solidarité qui s’adresse aux sociétés d’auteurs et au ministère de la Culture.

Un étrange printemps – © Marie Docher – mars 2020

Philippe et Manon sont photographes professionnels. Ils ne se connaissent pas mais nous les connaissons tous deux.

Lorsqu’il a compris que nous serions confiné·es pour un bon moment, Philippe n’a pas hésité. Il a chargé ses disques durs, son écran 24”, ses boîtiers dans la voiture et a pris la route. Il ne se voyait pas tourner en rond dans leur maison-atelier de Paris malgré le jardin. Il est magnifique à cette époque mais non. C’est un actif, il a besoin d’espace. Son épouse était partie se reposer quelques jours avant dans la maison familiale en Bourgogne. Elle venait de clôturer un gros budget dans l’agence de communication où elle travaille. Leur fils est adulte et indépendant depuis plusieurs années. Philippe est arrivé juste à l’heure du dîner. Marie a toujours été une excellente cuisinière.

Ils ont ouvert une bonne bouteille, se sont pris en photo en train de porter un toast et Philippe l’a postée sur son compte instagram : “confinement, jour 1”.

Philippe, photographe, 54 ans

Manon n’a pas eu le choix. Depuis la séparation il y a deux ans, elle vit une semaine sur deux avec ses deux garçons de 5 et 8 ans dans 40m2 à Montreuil, dans le 93. C’était “sa semaine” quand elle a appris la nouvelle. Marc lui a envoyé un texto : “je pars chez Lucie, c’est mieux pour les enfants, je tousse un peu.”
Elle venait de recevoir sur son téléphone deux mails de clients qui annulaient les prises de vue qu’elle devait faire la semaine suivante pendant qu’elle attendait à la caisse avec les courses pour une semaine. En rentrant chez elle son voisin lui a tendu ses clés en lui demandant si elle pouvait s’occuper du chat et des plantes pendant son absence. “Tu peux te servir du frigo si tu veux. J’ai tout vidé.” A la perspective de gagner quelques mètres carrés et l’accès à un congélateur, elle a accepté puis déballé les courses, déjà saoulée par les cris des enfants.
Elle ne savait pas encore que ces deux semaines deviendraient un mois, peut-être plus. Les enfants auraient été bien mieux dans la maison de “Lucie” qui, selon eux, est “super cool” et jouxte une forêt.
Elle s’est effondrée sur le canapé vers 10 heures sans avoir le courage de le déplier pour la nuit.

Elle a appelé sa mère qui ne pourras plus venir lui filer un coup de main : “je suis dans la merde.” 

Manon, photographe, 32 ans

Deux semaines plus tard, on en sait un peu plus sur leurs vies confinées.  

Philippe a longuement commenté sur Facebook ses déboires professionnels et ses espoirs, nourri ses collègues de conseils avisés : “c’est un temps pour se recentrer, faire le point sur ses archives, penser de nouveaux projets.” C’est pourtant dur. Il a déjà perdu une “blinde” en mars et il est contrarié : deux expos sont reportées et il en a longuement discuté avec les directeurs des institutions ; la sortie de son livre, heureusement déjà financé, aura lieu à la rentrée de septembre. Ca lui donne l’occasion de peaufiner le projet avec son éditrice adorée lors de conversations sur skype. Son galeriste est à la peine mais ça ne l’empêche pas de faire son footing quotidien et de poster chaque jour une photo du dîner, accompagnée d’une maxime profonde ou d’une référence philosophique pointue. A des photographes lui faisant remarquer sur son compte facebook que les aides de l’état pour les artistes ne semblent pas à la hauteur du problème il répond : “il fallait faire des économies ;)”. Son expert comptable s’occupera du dossier d’aide. 

Manon est à bout de nerf. Une nuit où elle ne dort pas elle écrit dans un groupe d’entraide de photographes : “J’ai perdu tous mes boulots photos et la plupart du temps sans pouvoir joindre mes contacts. Rien n’est reporté. Tout est annulé, sauf les factures que je dois payer. Je n’arrive pas à écrire mes projets, à mettre à jour mon site, à démarcher. C’est impossible avec deux enfants à qui il faut faire l’école, à manger, distraire. Si ce n’est pas le covid qui me tue, ce sera le burn-out. Je suis allée sur le site de déclaration de maintien à domicile et il faut certifier que cela concerne des gens ne pouvant pas télétravailler. Je ne comprends pas bien le principe du télétravail avec des enfants dans la maison. Je suppose qu’il y a d’autres personnes dans mon cas ? merci pour vos retours…”.
Elle fait un tour sur son compte instagram. Marc va visiblement très bien et comme Philippe, poste tous les repas préparés par Lucie et pris sur la terrasse . Il faut dire que le printemps cette année est exceptionnellement beau.

Elle consulte frénétiquement les pages des ministères du Travail et de la Culture. Elle écrit à un autre groupe : 3 tentatives de demande d’aide sur le site des impôts pour demander l’aide dédiée aux indépendants. Le site ne prend pas ma demande en compte. D’autres ont-ils essayé ?”
Elle a de quoi payer le prochain loyer. C’est tout.

Et puis le communiqué concernant les soutiens aux artistes-auteurs est paru vendredi dernier, rapidement partagé sur Facebook.

Philippe s’en est réjoui et parle de solidarité. Il a trouvé pas mal de citations sur la solidarité avec les photographes depuis deux semaines.

Manon a décortiqué le peu d’infos qu’ils contenaient et compris que les 1 500 euros dont tout le monde parlait elle ne les aurait jamais. Elle a encaissé 500 euros en mars et 450 l’année dernière. Les encaissements sont irréguliers pour les indépendants. Elle attendait un paiement de sa banque d’image de 1 980 euros qui a été rejeté par sa banque pour une question technique. Le comptable est confiné, ne peut plus faire de virements. Voilà. Elle n’aura rien. 

Philippe fait partie des photographes les mieux rémunérés qui concentrent 42% des revenus de la profession. Ce sont à 85% des hommes de plus de 50 ans qui vivent en Île de France.

Sources : rapport Racine, base auteurs Agessa, MDA, DEPS

Les revenus médians de la profession sont moins reluisants : 1 400 euros pour les hommes et 1 000 pour les femmes. Dans une discussion où ces chiffres avaient été mis en avant, Philippe s’était enervé : “C’est quoi ton propos : dire qu’on gagne pas assez et que les clients et les journaux sont méchants ? Que les capitalistes nous exploitent ? By the way, y en a quand même pas mal qui gagnent leur vie. Ah tiens c’est bizarre c’est souvent pas les plus mauvais, jeunes ou pas jeunes”. Il n’avait même pas relevé la différence de revenus de 40% entre femmes et hommes. 

Manon bosse tout le temps et double la charge quand les enfants sont chez leur père. Elle fait même des photos pour ces plateformes qui ubérisent le métier. Elle a honte parce qu’elle se sait sous-payée et elle sait ce qu’en pensent des photographes comme Philippe, mais sinon elle en s’en sort pas.
Elle n’aurait jamais imaginé avoir honte. Etre photographe était son ambition profonde : témoigner du monde ! Elle n’a même pas le temps de témoigner de sa propre vie. Elle avance jour après jour en commençant à renoncer à ses projets. 

Elle a trente deux ans et est sortie major de son école photo avec des projets plein la tête. Elle croyait que Marc était différent des autres. Ils étaient tellement amoureux. Mais à la naissance des garçons il a pris un poste avec beaucoup de voyages à l’étranger. Elle s’est retrouvée seule à tout gérer. Fini ses déplacements, les soirées de vernissage, les repas où se décident les expos. Elle lève les yeux vers son lit, là où elle a épinglé une partie de cette série qu’elle n’arrive pas à finir. Elle en a marre. 

Les mesures d’aide aux artistes auteurs que nous ne détaillerons pas ici sont attribuées en fonction de critères de proportionnalité et les plus économiquement faibles n’auront pratiquement rien. Si on regarde les chiffres ci-dessus on voit bien que si une aide est apportée en fonction des revenus, Philippe touchera les 1 500 euros mais pas Manon. Et c’est pourtant elle qui en a besoin. 

Philippe touchera les 1 500 euros mais pas Manon.

Elle ne sortira pas de ce confinement en ayant un book renouvelé et un site à jour. Elle n’aura pas eu le temps de démarcher ses clients parce que son bureau/salon/chambre est aussi la salle de jeu de deux enfants confinés. 

Philippe sera en forme pour reprendre son travail.
Manon est déjà épuisée. 

Il y a trois façons de répartir les aides :
– une proportionnelle aux revenus et c’est celle qui maintiendra un système de privilèges. 
– une basée sur l’égalité : tout le monde touche la même somme. Il faudra alors bien plus d’argent que ce qui est annoncé (2 millions d’euros pour les artistes-auteurs).
– Et puis il y en a une autre, une vraie solidarité : l’inversion de la proportionnalité ou a minima un prorata plafonné et des montants alloués majorés en cas de conditions aggravantes
Ainsi Manon pourra continuer à travailler et Philippe être en accord avec ce qu’il affiche : l’indispensable solidarité.

Marie Docher pour LaPartDesFemmes

Note : Philippe et Manon sont des personnages fictifs construits à partir de témoignages et d’expériences mais la réalité est pire. Philippe pourrait être une femme et Manon un homme mais nous avons choisi d’être réalistes.

Visuel de la présentation à Paris Photo 2019 : Un point chiffré sur la photographie en France
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6 thoughts on “Photographes face aux aides : un printemps solidaire ? Vraiment ?

  1. DAvid G. says:

    KAFKA sors de cette aide !
    De l’inégalité de l’aide pour les photographes indépendants…
    A LIRE !
    Prenons le cas de Marie A qui gagne 15 000 euros par an et Marie B qui gagne 15 000 euros par an également.
    En mars 2019, Marie A a encaissé un virement de 5000 euros pour un boulot livré en janvier… et en mars 2020, elle n’a rien encaissé ( elle avait encaissé un virement de 5000 euros le 28 février, ouf ! ). En mars 2020, elle était en pleine post-production, donc rien ne change entre confinement ou pas… son travail continu. Elle aura droit à une aide maxi de 1500 euros. Youpie !
    Marie B, en mars 2019 elle tirait la langue, ses clients n’ont pas été très sympas, elles a été payé avec plus de deux mois de retard, elle a encaissé ses 5000 en mai uniquement. Le 2 mars 2020, elle a encaissé 5000 euros qu’elle attendait depuis janvier. En mars, c’est un temps fort habituellement dans son agenda, et suite au confinement, toutes ses prises de vues sont annulées. Marie B n’aura aucune aide.
    Marie A et B ont la même vie, les mêmes contraintes… habituellement, elles ont les mêmes revenus sur l’année…
    En 2020, Marie A va obtenir l’aide alors que son activité n’a pas été impactée… Marie B perd quand à elle son gros mois de prise de vues et n’aura pas d’aide.
    En plus, comme en france on aime la lourdeur administrative, le site de l’urssaf est toujours plein de BUGS, et on va occuper le temps de fonctionnaires débordés pendant cette crise a vérifier tout ça…
    Le cas par cas pour les indépendants est si complexe, et vu l’urgence… c’était certainement plus simple de verser un forfait ( comme à berlin par exemple) à tous les photographes… In fine, ça ne couterait pas plus cher en définitive. Mais bon, c’est juste du bon sens pas de la politique… quoi que…

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    1. MilenaP says:

      Merci David !
      Je suis Marie B, j’ai 45 ans, 2 enfants, un studio et 58m2 à Paris (en loc). Et je n’ai aucune rancune contre le Pierre de 54 ans qui est parti en Bourgogne. Et je suis sure qu’il y a plein de Marie B – hommes. Et plein de Marie A – femmes.
      “C’aurait été bien” plein de choses, mais là il ne me semble pas qu’être un homme est plus avantageux. Enfin, c’est ce que je pense.

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      1. La Part des Femmes says:

        Malheureusement les conditions de travail sont très genrées et les privilèges restent toujours masculins. Nous vous invitons à écouter ces deux interventions : un point chiffré et un sociologique fait à la demande de la délégation à la photographie du ministère de la Culture. Ces deux méthodes permettent d’avoir des éléments solides pour sortir des impressions, des croyances et avoir des outils de réflexion. Bonne écoute.

        https://la-part-des-femmes.com/2019/11/un-point-chiffre-et-sociologique-sur-les-aspects-genres-de-la-profession-de-photographe-paris-photo-2019/

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  2. Corine Hamel says:

    Effectivement, une adhérente basée en Allemagne de l’Association les Filles de la Photo nous a expliqué que chaque artiste indépendant avait automatiquement perçu 5000€ après son inscription sur la plateforme gouvernementale dédiée. Cette aide est one shot mais Oh combien indispensable.
    L’état peut également compléter cette aide des Landers si une demande leur ai adressée.
    Rien de tel en France. C’est affligeant !!!!
    Lily nous dit que le modèle allemand est beaucoup plus libéral mais tous les jeunes auteurs qui facturent sous un régime d’auto-entrepreneurs sont également dans une grande précarité en France et sans véritable recours.

    Retranscription des posts de Lily Matras

    1er post
    Chères filles,

    Franco-allemande, freelance en allemagne et éligible aux aides fédérales, je suis partante pour faire ici une petite veille sur le dispositif outre-Rhin.

    Il semble y avoir deux paquets – le premier et le lien que vous avez partagé sont des prêts pour couvrir les frais courants (loyers pro, crédits, leasing) des autoentreprises et TPE : jusqu’à 15 000 euros pour les entreprises jusqu‘à 10 employé.e.s et 5000 pour celles en ayant jusqu’à 5 – il s’agirait d’un crédit unique à rembourser.

    Le deuxième paquet semble en effet être un versement compensatoire des pertes en chiffre d‘affaire. Plus d‘infos à venir, les serveurs sont actuellement surchargés.

    Gardons à l’esprit que l’Allemagne a un modèle social beaucoup plus libéral donc difficilement comparable à celui de la France, où les travailleurs et travailleuses sont plus protégé.e.s. Les freelances en particulier n‘ont aucun filet de secours en temps normal et leurs charges sont lourdes, notamment la sécurité sociale. Les autoentrepreneur.se.s représentent un immense précariat dans le pays, en particulier dans le secteur culturel et une ville comme Berlin (sans parler des inégalités hommes/femmes sous ces conditions).

    Ces paquets sont aussi une première (petite) réponse à des années de silence et de vide structurel a l’égard de cette situation. C’est pourquoi la Frankfurter Rundschau rebondit sur la décision du gouvernement en appelant à l’instauration d’un revenu universel pour ces catégories socio-professionnelles. Cf l’article dans courrier international https://www.courrierinternational.com/article/vu-dallemagne-coronavirus-le-revenu-universel-cest-maintenant

    Affaire à suivre, c’est encore un peu flou, néanmoins passionnant, je vous tiens au courant si vous le souhaitez.

    Second Post
    Update sur les aides outre-Rhin. Ce qu’on appelle le Corona-Paket II. Après une file d’attente d’un jour, j’ai pu faire ma demande en ligne samedi : un simple formulaire à remplir avec ses coordonnées, son numéro d’imposition, une déclaration sur l’honneur à cocher comme quoi on enregistre des pertes liées au Corona. Hier, les 5000 euros étaient sur mon compte. Il s’agit d’un paquet, le même pour tous, d’aides délivrées par chaque Land. Possible de compléter avec une aide fédérale pour ses frais de fonctionnement à chiffrer soi-même dans le même formulaire. Mon partenaire a demandé 1200 euros supplémentaires et les a obtenus. Notons que c’est un one-shot. Mais indiscutablement efficace et plutôt bluffant.

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  3. JEROME Grégory says:

    Bonjour Marie,
    Ton texte est tristement juste
    S’il m’a touché, il renforce tout autant l’engagement qui me porte, en ce moment plus qu’habituellement, à venir en appui aux très nombreux artistes qui n’auront pas trop de difficultés à se retrouver dans le portrait que tu as dressé de Manon.
    Merci
    gregory

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