“Morale” et “Liberté” : les alibis réactionnaires

La tribune de Benjamin Sire dans le Figaro intitulée «Quand la morale s’empare de l’art, la liberté est en danger» suite à la cérémonie des César 2020, représente une très bonne synthèse des glissements qui s’opèrent aujourd’hui dans les discours anti-féministes.

La liberté guidant le peuple. Tableau d'Eugène Delacroix
La liberté guidant le peuple. Tableau d’Eugène Delacroix

«L’affaire n’est pas nouvelle», écrit Benjamin Sire, «La question du rapport de force entre l’art, sa fonction, la morale occupe les philosophes depuis l’antiquité». Cette petite phrase posée comme préambule n’est pas à prendre à la légère dans la mesure où elle fausse d’emblée le débat et discrédite les revendications féministes actuelles. Car les femmes qui dénoncent et manifestent, ne se battent pas au nom de la morale ou d’un ordre moral dominant, mais au nom de l’injustice, des inégalités et contre un pouvoir qui autorise que l’on abuse d’elles. Les femmes qui dénoncent les abus de pouvoir ne prennent pas position sur le terrain de la morale et n’en appellent pas, comme au XIXe et jusqu’au milieu du XXe siècle, à la défense des mœurs honnêtes auprès des garants de l’ordre social. L’ordre social, jusqu’à preuve du contraire, est celui qui peine à cesser de légitimer le harcèlement sexuel, les inégalités hommes/femmes, etc.

«Ces joutes (entre moralisme et théorie autonomiste) restent plus ou moins innocentes tant qu’elles se concentrent sur la création» nous dit il plus loin. La Morale… Oui c’était bien ce dont il s’agissait quand une presse s’élevait contre les œuvres équivoques, la dépravation des artistes et qu’elle se faisait garant d’un bon ordre moral. Mais là n’est pas la question aujourd’hui. En parlant de Ladj Ly : «Certes ce dernier a payé sa dette en passant par la case prison, mais cela ne lui donne pour autant pas un quitus moral», mais une fois de plus qui parle de moralité à part l’auteur de la tribune ! Si l’on reste sur la notion de justice/injustice il n’a pas bénéficié d’une impunité dont d’autres ont bénéficié.

«Elles s’avancent sur un terrain autrement plus glissant quand elles convoquent la moralité même des créateurs et s’interrogent sur la possible séparation entre ces derniers et leurs œuvres»… Ah cette fameuse séparation entre le créateur et son œuvre, combien de créatrices, romancières, peintres, sculptrices auraient aimé et apprécié qu’il n’en fut rien et que l’on ne voit pas la femme avant l’artiste. Car après tout parler du sexe, de la couleur de sa peau ou de l’origine sociale de l’artiste n’est-ce pas justement oublier de séparer la personne de l’œuvre ?

Mais ne pinaillons pas et demandons-nous pourquoi cette lutte subversive que mènent les femmes aujourd’hui et qui constitue une étape supplémentaire dans la montée des droits et au respect de leur personne, est de plus en plus souvent amalgamée à un «politiquement correct» dont elles ne se revendiquent pas.

«L’artiste se voit aujourd’hui intimer l’ordre de s’avancer vierge de toute turpitude. Une telle conception devrait faire sourire, tant, si elle avait été appliquée au fil des siècles, elle aurait vidé nos musées et nos bibliothèques de l’essentiel de leur contenu» nous dit cette tribune, qui conclut en affirmant que cela ne peut que conduire à la disparition de l’art. Le combat des femmes est donc ici assimilé à un travail de fossoyeuses de l’art. Elles, que l’art a toujours mises de côté, occultées, méprisées, oubliées, ne poursuivraient aujourd’hui qu’un seul objectif : enterrer l’art ? Cette chansonnette a un air bien connu, qui s’ajoute à la liste déjà longue des méfaits d’un soi-disant fascisme sexiste.

Les refrains qui deviennent récurrents sur la disparition de l’art, comme sur l’impossibilité de la drague, relèvent de la fantasmagorie. Ce n’est pas une vague archaïque de puritanisme qui fait se lever les féministes mais seulement les excès et pratiques machistes qui se font au nom de la liberté dans l’art ou de la liberté de séduire.

Aux grands maux les grands remèdes, on monte d’un cran dans la suite de la tribune : la non-séparation entre l’homme et l’artiste énoncée par les féministes évoquerait l’attitude des nazis face à «l’art dégénéré» et le maccarthysme face aux artistes communistes. Quitte à faire des raccourcis historiques et convoquer l’histoire, voyons ce qu’il en est si l’on inverse la charge : tout comme les juifs de l’époque voulaient être intégrés, les femmes veulent participer pleinement à la société sans discriminations. Tout comme les communistes poursuivisde l’époque pensaient qu’il fallait changer la société pour plus d’égalité, les féministes luttent pour changer la société patriarcale. Alors victimes ou bourreaux les féministes ? Cette volonté qui se lit dans bon nombre d’articles de faire des femmes les «nazies du XXIe siècle» n’est qu’une grossière manipulation de leurs propos.

Arrêtez de nous renvoyer à une nouvelle autorité morale dont nous serions censées être les porte-paroles. Arrêtez de prétendre que nos motivations seraient «d’établir une hiérarchie entre les êtres humains» et «d’instaurer une sorte de dictature des minorités». Arrêtez de vous servir de nous pour distiller un discours antisémite, jadis basé sur des accusations de meurtres rituels et aujourd’hui réactualisé en insinuant que les juifs sont des pédophiles et violeurs. Ce sont vos articles qui mettent en avant cet amalgame nauséabond. Arrêtez de déclarer dans d’autres articles que «certaines “féministes” ont choisi l’occasion pour déclarer la guerre aux hommes. Comme si le féminisme gagnerait contre les hommes et pas avec eux ! Comme si les hommes et les femmes ne partageaient pas la même humanité» (Jean-Christophe Ferrari – Transfuge)

Pour sûr, le féminisme pourrait l’emporter plus vite avec les hommes, et cela fait des années qu’on les espère à nos côtés. Mais où sont-ils ces hommes lorsque les femmes se battent pour des salaires égaux, pour le partage des tâches domestiques, contre le harcèlement et les violences ? Comment nous montrent-t-ils que nous faisons partie de la «même humanité», à part en nous assignant toujours aux mêmes rôles dans le public, dans le privé et au cinéma ? Cette accusation de «déclaration de guerre aux hommes» n’est pas nouvelle et ressort à chaque fois que les féministes sont (trop?) visibles, mais si guerre il y a c’est d’abord une guerre des tranchées à laquelle se livre une partie de la gente masculine.

Si vous voulez éviter que cette société du «politiquement correct» qu’apparemment vous honnissez prenne le dessus, battez-vous aux côtés des femmes pour plus d’égalité et moins de harcèlement et cessez de voir dans toute tentative vers cette égalité une ambition dominatrice et meurtrière.

Claude D. pour LaPartDesFemmes

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