Rencontres d’Arles : Où sont les femmes ?

Le 4 septembre 2018, le journal Libération a publié en pleine page la lettre que le collectif a adressée au directeur des Rencontres d’Arles. Cette lettre a été signée par de nombreuses personnalités du secteur de la photographie. Au-delà du destinataire, c’est aux trop nombreux festivals qui sous-exposent les femmes que cette lettre s’adresse.

Sam Stourdzé,

Depuis 4 ans, vous dirigez les Rencontres d’Arles. Créé en 1970, ce festival affiche clairement sa vocation de faire connaître le patrimoine photographique mondial et d’être le creuset de la création contemporaine. En 49 ans, 47 éditions ont été confiées à des directeurs artistiques masculins qui ont sélectionné à chaque fois une grande majorité d’hommes. A Arles, ce qu’on appelle le plafond de verre est très bas pour les femmes : il dépasse rarement 20%.


Cette année, votre choix pour les grandes expositions monographiques s’est porté sur 12 hommes et 3 femmes, dont l’une a exclusivement photographié le travail d’un autre artiste, un homme.

Alors, de quelle création, de quel patrimoine est-il question ? Cette vision de l’art androcentrée pose plusieurs problèmes que vous avez le pouvoir de résoudre. Les artistes de sexe féminin sont très nombreuses et font partie intégrante de l’histoire photographie comme de la scène contemporaine. Formées dans les meilleures écoles d’art où elles constituent plus de 60% des diplômé·es elles sont moins aidées, moins payées, moins récompensées, et représentent à peine 20% des artistes exposé·es en France.

Les raisons de cette évaporation sont nombreuses, mais l’une d’elle, majeure, est le manque de conscience et d’engagement d’institutions et de responsables de festivals, qui laissent les femmes dans les marges.


Pour lever cet obstacle, il n’y a pas besoin d’observatoire ou de prix spécial femmes : les nombreux rapports, les initiatives en ce sens qui se sont multipliés depuis des années n’ont pas ou peu entraîné d’avancées concrètes. Il est temps de passer aux actes. Et agir, c’est les exposer tout simplement. Les femmes ne réclament pas d’exception mais juste leur part et leur part juste. Y compris au sein des Rencontres d’Arles.

Cette manifestation, rappelons-le, reçoit des financements publics. Il faut avoir le courage de reconnaître que l’argent des contribuables bénéficie ici, comme à Avignon et dans de trop nombreux festivals, avant tout aux hommes. En 2018, ce n’est plus tenable.

Vous nous dites que les choses se feront progressivement. Les artistes femmes n’ont pas plus de temps à perdre que leurs confrères. Comme eux, elles ont besoin de moyens, de visibilité, de reconnaissance, et ce, dès à présent. C’est maintenant et pas demain, que vous devez leur accorder la place qui leur revient, et le faire savoir.

Le succès des Rencontres d’Arles, soyez-en sûr, n’en pâtira pas. Souvenez-vous de ces deux immenses succès qu’ont été « Elles@centrepompidou » en 2009 et  « Qui a peur des femmes photographes » aux musées d’Orsay et de l’Orangerie en 2015. Le public des expositions artistiques en France apprécie la nouveauté et la qualité. Un festival paritaire comblera ces attentes : à la clé, des visions et des pratiques plus variées, nourries par une plus grande diversité d’expériences et de sensibilités.

Une œuvre interpelle sur notre condition humaine. De quelle condition s’agit-il lorsqu’une part définie de la population se réserve majoritairement le droit de l’exposer et d’en parler ? On le voit, les enjeux dont il est question ne se limitent pas à la sphère artistique et aux carrières de ses acteurs et actrices. Il a une portée plus globale et, disons-le, politique.

Revenons à Arles. Le Prix Découvertes proposé par des galeries internationales dont vous reconnaissez le rôle de « têtes chercheuses », est paritaire. Il suscite l’intérêt du public, qui vote, et récompense régulièrement des femmes. Cette année, le prix du livre photo proposé par des éditeurs a lui aussi une nouvelle fois été décerné à une femme. Pourquoi, une fois le terrain défriché, ne retrouve-t-on pas ces proportions dans le festival ?

La direction artistique d’un tel événement représente une responsabilité vis-à-vis des artistes, des publics, de l’histoire de l’art, du marché. Continuer à maintenir les femmes dans les marges, c’est ancrer dans les esprits qu’un photographe, en 2018, c’est un homme occidental. Or c’est une idée fausse, que vous pouvez contribuer à remettre en cause.

Les photographes femmes sont là, avec des travaux de qualité, le public est prêt, le marché suivra.  Il suffit que vous le décidiez et le disiez publiquement : « Les Rencontres d’Arles deviennent paritaires dès 2019, année de leur cinquantième édition. Les grands lieux d’exposition, les moyens mis en œuvres, en termes de financement, production, de communication, seront équitablement répartis entre les artistes sélectionnés, femmes et hommes, de tous âges et toutes origines. »

Vous, et vous seul, pouvez jouer ce rôle déclencheur. En 2019, pour la 50ème édition d’Arles, et les suivantes, exposez 50% de femmes.


Osez !

Sam Stourdzé,​

Created in 1970, the Rencontres de la Photographie d’Arles festival clearly shows its vocation to promote photographic heritage to the wider world and to serve as a melting pot for contemporary creation and curation.As the Director of the Rencontres de la Photographie d’Arles for the last four years we appeal to your better judgement. In 49 years, 47 editions have been entrusted to male artistic directors all of whom have selected a large majority of male exhibitors. In Arles, the glass ceiling is very low for women: it rarely exceeds 20%.​

This year, your choice for the major solo exhibitions included twelve men and three women, one of whom exclusively photographed the work of another artist, a man.​

What is your curation and heritage presented saying to the large audiences the festival serves ? This vision of a male dominated art poses several problems that you have the power to solve. Throughout the world Female artists who have been trained in the best art schools constitute more than 60% of the graduates. Yet, they receive less support pay and rewards, and represent barely 20% of the artists exhibited in France.​

The reasons for this evaporation are numerous. A major contributor to this issue, is the lack of awareness and commitment from curators institutions and festival managers, whom continue to leave women in the margins.​

This is an obstacle that can easily be removed ; there is no need for an observatory or special prizes for women: these actions do not contribute to a real concrete progress. It is time for real action. And that action is to simply to exhibit women artists. Women do not want exceptions – they want a fair, equal share to level the playing field, including at international festivals like the Rencontres d’Arles.​

It should be remembered that this event receives public funding.This organisation must have the courage to recognize that the festival benefits from the use of taxpayers’ money. In 2018 festivals like, Avignon and others where men are preferred and presented disproportionally overall must realize that this is no longer acceptable !​

In your role as Director of Rencontres d’Arles you have told us that representation of works by women will be done gradually. But honestly, women artists have no more time to waste! Just like their male counterparts, they need means, visibility and recognition, and they need them now! Change is now, not tomorrow, its time to support real change in the recognition of female artists who are a proven talented creative force.​

The success of the Rencontres d’Arles will not suffer. As an example you can refer to two huge successes : elles@centrepompidou in 2009 and Qui a peur des femmes photographes at the Musée d’Orsay and the Musée de l’Orangerie in 2015. The public who visit art exhibitions in France appreciate novelty and quality.A more gender balanced festival will fulfill these expectations.At the end of the day, more varied visions and practices, nourished by a greater diversity of experiences and sensibilities is of paramount importance to the expansion of audiences of both sexes.​

Art questions our human condition.This condition cannot be reflected when a disproportionate proportion of the population reserves the right to expose and discuss it. As we can see, the issues at stake are not limited to the artistic community as a whole across different artistic genres and practices. It has a more global and, let us say, political scope.​
To return to Arles ; the New Discovery Award proposed by international galleries, whose role you recognize as “head researchers”, is a joint one. It arouses public interest, who vote for the award, and regularly reward women. This year, the photo book prize proposed by publishers was once again awarded to a woman.Why is it that once the ground has been cleared, we do not find these same proportions in the featured exhibitions at the festival which you oversee?

The artistic direction of such an event carries with it a responsibility towards artists, the public, art history and the market.To continue to keep women in the margins is to anchor in the minds that a successful photographer, in 2018, continues to be a Western man is a false idea, which you can help challenge with a bit more research and thought.​
Women artists with high quality work exist in abundance.The audience is ready and the market will follow. All you have to do is to decide and say it publicly: “The Rencontres d’Arles will become an equal opportunity event in 2019, the year of their fiftieth edition. The major exhibition venues, the means used, in terms of financing, production and communication, will be fairly distributed between the selected artists, women and men, of all ages and origins. »​

You, and only you, can play this triggering role for the Rencontres. In 2019, for the 50th edition of Arles – and the editions that follow – female artists to 50%.​

Just do it!

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