Le portrait de presse au prisme des dominations – Étude de cas

La neutralité journalistique a-t-elle un genre… et une couleur ? Pourquoi fait-on poser des femmes allongées, et pas des hommes ? Quel est le point commun entre un ministre photographié dans le pli d’un paravent, et un député à terre ? Combien de nuances de blond(es) croise-t-on au détour de la der de Libé ? Imaginerait-on une jeune femme photographe proposer à un chef d’entreprise de poser la chemise largement ouverte, assise à même la moquette de son bureau ? Les lesbiennes ont-elles un problème avec le sourire ? Et les hommes hétéros avec la nudité ? Accepter de se déshabiller pour la photo, est-ce consentir – même pour une porno star ? Féministes, sportives, chercheuses… doivent-elles aimer la mode et/ou le maquillage pour certifier leur féminité ? La « galanterie lexicale » existe-t-elle ? Détourner le cliché, est-ce le pulvériser… ou le renforcer ? L’écart entre la place accordée à la description des femmes et à celle des hommes dans un portrait est-il proportionnel au soin accordé à leur apparence ? Les femmes âgées ont-elles davantage besoin d’un fauteuil que les hommes ?… Et enfin, ces questions sont-elles si absurdes qu’elles en ont l’air ?

Le portrait de presse en France est-il un miroir des rapports de domination à l’œuvre dans la société ? Cet exercice, si prisé des rédacteur·ices comme des photographes, contribue-t-il à légitimer et perpétuer des représentations réductrices et vectrices d’inégalités, de genre, de classe, d’origines sociales ou ethniques notamment ?

Nées de leur observation et de leur expérience de l’univers médiatique, ces questions ont amené Marie Docher, Ingrid Milhaud et Chloé Devis, membres du collectif LaPartDesFemmes, engagé en faveur de la pluralité des regards en photographie, à mener l’enquête. Respectivement photographe, cheffe photo et journaliste, les autrices se sont saisies d’un corpus de près de 1000 portraits photographiques et une partie des textes qui y sont associés, publiés dans la rubrique “Portraits” du quotidien Libération et dans la rubrique “L’invité” de l’hebdomadaire Télérama

Le choix de deux titres de presse dont la ligne éditoriale se veut progressiste leur a permis de débusquer la persistance de biais, de stéréotypes jusque dans les rédactions censées être les plus vigilantes en matière de racisme, de sexisme et autres formes de discriminations.

Leur travail s’est appuyé sur une méthodologie solide fondée sur l’élaboration et le recoupement de statistiques. Ces constats chiffrés sont mis en perspective et enrichis par une analyse qualitative des contenus photographiques et textuels, elle-même nourrie par les pratiques professionnelles des autrices, et des apports théoriques. Le fonctionnement et la composition des rédactions font également l’objet d’une présentation, pour mieux comprendre le contexte de production.

Chacune a abordé le corpus selon une perspective distincte : Marie Docher a retenu quelques portraits en particulier pour en décrypter les enjeux, non sans humour ; Ingrid Milhaud convoque l’histoire de l’art et la pensée féministe pour explorer les mécanismes de prédation qui sous-tendent les modalités de représentation visuelle des femmes et des minorités ; Chloé Devis, de son côté, a repéré des usages syntaxiques et lexicaux différenciés selon le genre dans les descriptions physiques au sein des textes des portraits de der de Libération. En complément, les autrices ont recueilli les témoignages des protagonistes de certains des portraits abordés par l’étude pour mettre en lumière la diversité et la complexité des expériences qui se jouent dans l’interaction entre photographes et personnes photographiées.
 
Qui représente, qui est représenté·e, et comment ? À travers les réponses apportées, l’objectif de cette étude est de déciller les regards, et de donner des pistes de réflexion et d’action pour renouveler la manière dont prennent « corps » nos imaginaires et ouvrir des perspectives iconographiques désirables.

Cette publication reprend, prolonge et enrichit les premiers résultats de l’étude qui ont été livrés en septembre 2021 dans l’émission en ligne gratuitement dArrêt sur images, dont le succès d’audience a poussé Libération à faire évoluer ses pratiques dès le mois suivant.

Quelques chiffres sur le corpus :
– 955 portraits photographiques et 274 portraits écrits étudiés, publiés entre novembre 2017 et novembre 2020 dans les rubriques “Portraits” de Libération et “L’invité” de Télérama
– 60% des personnalités traitées dans Libération sont des hommes, 66% dans Télérama
– 85% des photos sont signées par des hommes dans Libération, 93% chez Télérama
– 58% des portraits de der de Libération sont rédigés par des hommes
– À Libération comme à Télérama, 4% des portraits réunissent un trio féminin (rédactrice, photographe, personnalité) contre 33% de portraits réunissant un trio masculin.

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