IL EST TEMPS D’AERER !

“Le patriarcat bande mou. Quelque chose est pourri au royaume de la flaque, les indices et les symptômes croissent et se multiplient. A se regarder jouir de son impunité, le mâle alpha n’a pas vu surgir l’obsolescence de ses propres attributs et fonctions symboliques.”
Extrait de “Le crépuscule des guignols, in Mes biens chères sœurs“, Chloé Delaume.

Rangers du Texas – True west archives – Courtesy Robert G.McCubbin Collection

Le 23 novembre, 150 000 personnes défilaient en France pour manifester contre les violences faites aux femmes. Début novembre, Adèle Haenel livrait un témoignage bouleversant d’intelligence sur les agressions sexuelles dont elle a été victime, à peine adolescente, de la part d’un réalisateur. Elle y dénonçait, par une parole solidaire d’une grande justesse, un système d’omerta, d’injustice et d’impunité. Elle défendait la nécessité de relire notre culture collective à la lumière de ces révélations et de ne plus en faire abstraction dans notre rapport au monde et dans la perception que nous en avons. Le 8 novembre, une douzième victime de Roman Polanski dénonçait le viol commis par le réalisateur, la plupart de ses victimes étaient mineures au moment des faits.

Dans le même temps, on s’insurge, on hurle à la censure, on juge celles qui dénoncent trop tard, qui refusent de porter plainte, qui voudraient sûrement gagner en argent ou en notoriété, on scinde l’homme et l’artiste, le pédocriminel et l’œuvre, mais Polanski c’est Dreyfus !, on instrumentalise l’antisémitisme et on se scandalise des femmes manifestant devant des cinémas. Et la liberté d’expression, alors ? Un vieillard cacochyme, figure épuisée et dérisoire du patriarche et de l’intellectuel français, venait nous expliquer à nouveau que la première victime, bien qu’âgée de 13 ans, faisait plus vieille. Elle était même pubère et avait un petit ami. On pouvait par conséquent la violer, lui faire prendre de la drogue et la sodomiser ? Si ça se trouve, elle n’était même pas vierge, cette lolita tentatrice, face à l’homme adulte et puissant, victime de la séduction de cette enfant perverse. Victime au moins douze fois donc. C’est le même qui ironise, fort de sa supposée puissance intellectuelle et de son omniprésence médiatique, avec un discours pourtant plus digne d’un pilier de bar aviné que d’un héritier des Lumières – : “Violez, violez, violez. Je dis aux hommes : violez les femmes. D’ailleurs, je viole la mienne tous les soirs. Mais tous les soirs ! Elle en a marre, elle en a marre.” On pond des articles sur la bien-pensance, sur le retour à l’ordre moral, sur la pudibonderie. Si on ne peut plus respecter et admirer des artistes violeurs d’enfants et financer leurs productions en allant voir leurs films, où va-t-on ? Point d’inquiétude, le film réalise des entrées records, les crimes pédocriminels c’est atroce, mais en théorie seulement. Le boycott n’est pourtant pas la censure, et c’est un puissant outil politique. J’accuse, de Roman Polanski, a été projeté la semaine de sa sortie dans 545 salles. De quelle censure parle-t-on ? On a vu des censures plus violentes.

Le patriarcat expire, il bande mou, mais dans un dernier souffle rageur, ses représentants acharnés  tentent de reprendre leurs droits. On ne peut plus rien dire, clament-t-il, alors qu’ils accaparent l’espace médiatique, bouffis de suffisance et de testostérone. Oh si ! on peut toujours dire, et même les pires horreurs : on n’entend qu’eux. La différence aujourd’hui, c’est qu’on leur répond. Ils ne portent plus la parole d’évangile, on déconstruit leur pensée courte et leur libido de mâles dominants. Ca leur est insupportable, ces femelles ingrates qui ne restent plus muettes face à leur toute-puissance et leur verge molle.

Le milieu de la photographie, hautement progressiste, cultivé, ouvert, serait-il exempt de ces derniers relents de misogynie ? Non… et ça fait mal aux entournures.

Alors donc que cette grande manifestation se préparait, que la sororité s’apprêtait à s’exprimer dans les villes de France, certains de nos confrères n’y ont pas tenu. Les femmes du milieu de la photographie ont pris la parole, notamment avec notre collectif, et elles gagnent du terrain, prennent leur juste place, font reconnaître leur talent, leurs droits, leur pluralité, elles analysent, fortes de soutiens institutionnels et accompagnées de militantes, de sociologues, d’intellectuelles, de commissaires d’expositions, d’historiennes et d’un réseau d’intelligence et d’institutions et de photographes à l’international. Certains semblent avoir du mal à le supporter. 

Florilège :
L’inénarrable Marc Lenot, auteur du blog Lunettes Rouges, qui ne manque pas de se targuer de son “énorme” audience comme d’insulter ses contradictrices (toutes des “idiotes”) sur les réseaux sociaux avant que de supprimer leurs commentaires, continue à distribuer sans relâche des bons et des mauvais points de féminisme. Il n’a pas hésité une seconde à s’emparer des études de Marie Docher (les chiffres, à ce moment, trouvaient grâce à ses yeux) pour les utiliser lors d’une conférence à Paris et la remercier de le faire réfléchir. Nonobstant depuis quelques mois, trouvant l’intéressée sûrement trop présente (peut-être avait-elle gagné en audience ?), il ne manquait pas de l’insulter copieusement (ainsi que de nombreuses autres contradictrices) quand elle eût le tort de n’être pas d’accord, outrage insupportable, avec son approche biaisée de l’œuvre de Berthe Morisot. Puis de la bloquer sur les réseaux sociaux, comme il le fait pour tous ses contradicteurs sans exception ainsi que le photographe Bogdan Smith ou le blogueur photo Sadreddine Arezki. ll conserve uniquement les hommes qui lui ressemblent. Il déclare même cette semaine, sur Facebook, dans les commentaires sous un article du Monde, consacré à la “censure” que subirait Polanski, qu’il partage : “Inquiet devant la montée des censures, et las des vaines polémiques, je bloque désormais quiconque défend la censure”. Sans commentaire, nous laissons cette citation à l’appréciation de nos lecteurs.

Petit règ